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Un essai de Julien Landfried, éd. Armand Colin, 196 pages, 18 euros, mars 2007
Revue de presse
Propos recueillis par Emmanuel Maurel, Parti Pris, n°31, avril 2007
Parti pris : Julien Landfried, la France est elle vraiment en train d'être gangrenée par le communautarisme ? Ne brossez vous pas un tableau très noir de la situation ?
Julien Landfried : L'objet de mon essai Contre le communautarisme n'est pas de jouer les Cassandre mais de décrire la situation propice en France au développement tout azimuts du multicommunautarisme politique. Afin d'affronter la réelle ampleur du problème, il ne faut pas hésiter à rompre avec le règne du politiquement correct et prendre le parti de nommer les responsables concrets : politiques, médiatiques et communautaires. Depuis 2000 on a pu assister à la montée des revendications de politiques de discrimination positive sur base ethnique (CRAN, Appel des Indigènes de la République), à la multiplication des lois mémorielles (en dépit de l'opposition corporatiste et politique du milieu des historiens professionnels), à la contestation religieuse de l'espace scolaire et public (« affaire du voile », volonté de « réformer » la loi de 1905 c'est-à-dire de rompre avec ses principes), à la volonté de réorienter la politique étrangère de la France au Proche-Orient selon une grille de lecture communautaire (dont le point d'acmé annuel est le dîner du CRIF), ou encore à la tentative de faire sortir la Corse du cadre républicain de la loi égale pour tous (épisode du référendum de juillet 2003). Je multiplie dans mon essai les exemples de faillite des institutions républicaines en regard de leur mission. Je fais le constat d'un communautarisme en expansion dans les élites, du fait du dynamisme des entrepreneurs communautaires, de la bienveillance des médias (qui cherchent des porte-parole communautaires) et de la passivité ou de la complicité des responsables politiques. C'est ce tryptique qui explique le dynamisme de l'idéologie multicommunautariste dans les élites. Enfin j'ajoute que la très grande majorité des membres supposés de « communautés » ethniques, religieuses ou sexuelles ne se reconnaissent absolument pas dans leur « représentants » autoproclamés dont je conteste la prétention à la légitimité.
Que répondez vous à ceux qui expliquent que derrière l'universalisme républicain, il y a en réalité le blanc catholique ex-colonisateur qui refuse de reconnaître le visage de la France diverse?
L'importation dans le débat français de la grille de lecture ethnicisante des sciences sociales américaines amène effectivement un certain nombre de « sociologues » et d'entrepreneurs communautaires (ils travaillent souvent de concert) à réduire le républicanisme civique à une idéologie de « mâle blanc catholique et hétérosexuel ». Outre l'étonnante haine qu'un tel propos récèle (la catégorie sus-citée est-elle la seule dont on peut parler avec autant de mépris ?), elle révèle surtout le passage dans une large partie de l'intelligentsia de gauche du modèle marxiste de la lutte des classes, fondée sur les rapports de production, au modèle des « minorités victimaires » qui survalorise les différences identitaires et communautaires et les décrètent significativement supérieures aux différences sociales. Après l'effondrement du monde communiste, la gauche marxiste a entamé une dégénérescence vers l'idéologie multicommunautariste et victimaire. Il est d'ailleurs à noter que la gauche sociale-libérale et la gauche multicommnautariste sont d'accord sur l'essentiel : l'alliance de la discrimination positive et du libre-échangisme intégral.
Vous accusez les associations antiracistes d'avoir contribué au développement du communautarisme. Est-ce vraiment sérieux ?
Les associations antiracistes ont vu leur développement s'accélérer dans les années 80 sous le double effet de l'instrumentalisation par les pouvoirs publics –ce sont des structures qui ne vivent que de subventions publiques- et de la préférence des élites pour les débats « moraux » sur les débats économiques et sociax. L'idéologie antiraciste a réussi le tour de force d'exacerber les confltits partout où elle se déploie, du fait de son penchant pour la valorisation des différences. L'antiracisme réel qui repose sur une égale conception de la dignité humaine est par définition même en contradiction avec la communautarisation de l'antiracisme (sensibilité hypertrophiée à l'« antisémitisme » dans le cas de la LICRA et de SOS Racisme, ou à l'« islamophobie » dans le cas du MRAP et de la LDH.) Il est enfin à noter que la montée de la revendication de pénalisation des critiques des excès du communautarisme, s'appuie sur la rhétorique antiraciste en demandant à ce que soit assimilée à du « racisme » tout propos critique d'un mode d'organisation communautaire ou communautariste : ainsi de l'« islamophobie » ou de l'« homophobie ».
Comment expliquer l'inflation des "lois mémorielles" ?
Pour prendre le cas français, la première « loi mémorielle », la loi Gayssot, a été rédigée et votée en raison de l'inquiétude que suscitait la montée du Front national et l'émergence d'un petit courant révisionniste mené par Robert Faurisson niant la réalité et l'ampleur du génocide des Juifs d'Europe. Alors qu'à la fin des années 1970 Faurisson pouvait développer ses thèses révisionnistes dans les pages opinions du Monde ( !) et se voir portée la contradiction, il est apparu que 10 ans plus tard, la confiance dans les vertus du débat contradictoire et de l'éducation avait largement décru, et ne laissait plus comme solution concevable que la pénalisation et la réduction du champ de la liberté d'expression. La loi Taubira, la loi Accoyer (reconnaisance du génocide arménien), puis la loi du 23 février 2005 sont des conséquences directes et indirectes de la loi Gayssot par les jalousies qu'elle a a suscitées, le mécanisme de « concurrence des victimes » qu'elle a enclenché et l'incapacité des politiques à faire cesser la spirale inflationniste du fait d'une perversion du principe républicain d'égalité. Plutôt que d'abroger une loi comme la loi Gayssot qui s'avère non seulement inefficace pour faire refluer le négationnisme mais aussi génératrice d'un très inquiétant antisémitisme de ressentiment, les pouvoirs publics préfèrent en effet étendre à de nouvelles catégories de victimes des « lois Gayssot bis ».
----------
Les deux réponses suivantes n'ont pas pu être publiées, faute de place :
La « discrimination positive » ressort-elle vraiment de la pensée communautariste ?
La discrimination positive sur base ethnique, religieuse ou de genre ressort d'une vision pré-politique de l'espace civique en définissant comme prioritaire la nécessité de représenter la composition organique de la société dans telle ou telle institution ou profession. Elle enferme les individus dans leur « communauté », dont la philosophie républicaine prône au contraire l'autonomie civique et l'émancipation, et finit par nier les différences sociales internes à chaque « communauté ». Celles-ci s'avèrent pourtant, dans mon analyse, surplombantes par rapport aux variables identitaires dans le cas français, marqué par une grande exogamie ethnique, une grande liberté des mœurs mais une non moins grande endogamie sociale, qui est d'ailleurs en voie d'aggravation dans les lieux de pouvoirs (assemblées, médias, grandes écoles).
Vous en appelez à une « contre attaque républicaine » ? Concrètement, comment celle-ci pourrait-elle s'organiser ?
Je serai d'abord tenté de répondre qu'il faut des républicains pour mener une « contre-attaque républicaine », c'est-à-dire des citoyens, militants ou intellectuels, qui acceptent de prendre part à la bataille, de se heurter au politiquement correct et d'assumer la conflictualité inhérente au combat politique. Il n'est pas possible de se contenter de disserter sur la République sans jamais nommer ses adversaires, ses petites lâchetés et ses grandes compromissions. Il est également nécessaire d'articuler la réflexion institutionnelle et philosophique (la question des principes et des valeurs) avec la réflexion économique et les questions de politique internationale. Sans cette vision rénovée des configurations nationales et mondiales, il me semble difficile d'« inverser la vapeur ».
La priorité de ce courant devra être l'inscription dans la cohérence républicaine et nationale française afin d'imaginer des réponses audacieuses et réalistes aux enjeux sociaux et politiques qui se posent actuellement. A bien des égards, la situation sociale française est de nature pré-révolutionnaire : élites coupées du peuple, processus d'aggravation continue des inégalités, tendance croissante à railler les vertus du suffrage universel accusé de faire le lit du « populisme », enfermement autiste dans l'hyper-morale petite bourgeoise (antifascisme médiatique, immigrationnisme militant).
Sur le plan politique, il me semble qu'il faut construire des « lieux » (journaux, sites internet, instituts de formation, think tank, etc.) qui permettent au courant républicain civique de résister aux différentes offensives qui s'annoncent. Tel est le cadre, modeste mais nécessaire à une contre-attaque républicaine.
Julien Landfried : L'objet de mon essai Contre le communautarisme n'est pas de jouer les Cassandre mais de décrire la situation propice en France au développement tout azimuts du multicommunautarisme politique. Afin d'affronter la réelle ampleur du problème, il ne faut pas hésiter à rompre avec le règne du politiquement correct et prendre le parti de nommer les responsables concrets : politiques, médiatiques et communautaires. Depuis 2000 on a pu assister à la montée des revendications de politiques de discrimination positive sur base ethnique (CRAN, Appel des Indigènes de la République), à la multiplication des lois mémorielles (en dépit de l'opposition corporatiste et politique du milieu des historiens professionnels), à la contestation religieuse de l'espace scolaire et public (« affaire du voile », volonté de « réformer » la loi de 1905 c'est-à-dire de rompre avec ses principes), à la volonté de réorienter la politique étrangère de la France au Proche-Orient selon une grille de lecture communautaire (dont le point d'acmé annuel est le dîner du CRIF), ou encore à la tentative de faire sortir la Corse du cadre républicain de la loi égale pour tous (épisode du référendum de juillet 2003). Je multiplie dans mon essai les exemples de faillite des institutions républicaines en regard de leur mission. Je fais le constat d'un communautarisme en expansion dans les élites, du fait du dynamisme des entrepreneurs communautaires, de la bienveillance des médias (qui cherchent des porte-parole communautaires) et de la passivité ou de la complicité des responsables politiques. C'est ce tryptique qui explique le dynamisme de l'idéologie multicommunautariste dans les élites. Enfin j'ajoute que la très grande majorité des membres supposés de « communautés » ethniques, religieuses ou sexuelles ne se reconnaissent absolument pas dans leur « représentants » autoproclamés dont je conteste la prétention à la légitimité.
Que répondez vous à ceux qui expliquent que derrière l'universalisme républicain, il y a en réalité le blanc catholique ex-colonisateur qui refuse de reconnaître le visage de la France diverse?
L'importation dans le débat français de la grille de lecture ethnicisante des sciences sociales américaines amène effectivement un certain nombre de « sociologues » et d'entrepreneurs communautaires (ils travaillent souvent de concert) à réduire le républicanisme civique à une idéologie de « mâle blanc catholique et hétérosexuel ». Outre l'étonnante haine qu'un tel propos récèle (la catégorie sus-citée est-elle la seule dont on peut parler avec autant de mépris ?), elle révèle surtout le passage dans une large partie de l'intelligentsia de gauche du modèle marxiste de la lutte des classes, fondée sur les rapports de production, au modèle des « minorités victimaires » qui survalorise les différences identitaires et communautaires et les décrètent significativement supérieures aux différences sociales. Après l'effondrement du monde communiste, la gauche marxiste a entamé une dégénérescence vers l'idéologie multicommunautariste et victimaire. Il est d'ailleurs à noter que la gauche sociale-libérale et la gauche multicommnautariste sont d'accord sur l'essentiel : l'alliance de la discrimination positive et du libre-échangisme intégral.
Vous accusez les associations antiracistes d'avoir contribué au développement du communautarisme. Est-ce vraiment sérieux ?
Les associations antiracistes ont vu leur développement s'accélérer dans les années 80 sous le double effet de l'instrumentalisation par les pouvoirs publics –ce sont des structures qui ne vivent que de subventions publiques- et de la préférence des élites pour les débats « moraux » sur les débats économiques et sociax. L'idéologie antiraciste a réussi le tour de force d'exacerber les confltits partout où elle se déploie, du fait de son penchant pour la valorisation des différences. L'antiracisme réel qui repose sur une égale conception de la dignité humaine est par définition même en contradiction avec la communautarisation de l'antiracisme (sensibilité hypertrophiée à l'« antisémitisme » dans le cas de la LICRA et de SOS Racisme, ou à l'« islamophobie » dans le cas du MRAP et de la LDH.) Il est enfin à noter que la montée de la revendication de pénalisation des critiques des excès du communautarisme, s'appuie sur la rhétorique antiraciste en demandant à ce que soit assimilée à du « racisme » tout propos critique d'un mode d'organisation communautaire ou communautariste : ainsi de l'« islamophobie » ou de l'« homophobie ».
Comment expliquer l'inflation des "lois mémorielles" ?
Pour prendre le cas français, la première « loi mémorielle », la loi Gayssot, a été rédigée et votée en raison de l'inquiétude que suscitait la montée du Front national et l'émergence d'un petit courant révisionniste mené par Robert Faurisson niant la réalité et l'ampleur du génocide des Juifs d'Europe. Alors qu'à la fin des années 1970 Faurisson pouvait développer ses thèses révisionnistes dans les pages opinions du Monde ( !) et se voir portée la contradiction, il est apparu que 10 ans plus tard, la confiance dans les vertus du débat contradictoire et de l'éducation avait largement décru, et ne laissait plus comme solution concevable que la pénalisation et la réduction du champ de la liberté d'expression. La loi Taubira, la loi Accoyer (reconnaisance du génocide arménien), puis la loi du 23 février 2005 sont des conséquences directes et indirectes de la loi Gayssot par les jalousies qu'elle a a suscitées, le mécanisme de « concurrence des victimes » qu'elle a enclenché et l'incapacité des politiques à faire cesser la spirale inflationniste du fait d'une perversion du principe républicain d'égalité. Plutôt que d'abroger une loi comme la loi Gayssot qui s'avère non seulement inefficace pour faire refluer le négationnisme mais aussi génératrice d'un très inquiétant antisémitisme de ressentiment, les pouvoirs publics préfèrent en effet étendre à de nouvelles catégories de victimes des « lois Gayssot bis ».
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Les deux réponses suivantes n'ont pas pu être publiées, faute de place :
La « discrimination positive » ressort-elle vraiment de la pensée communautariste ?
La discrimination positive sur base ethnique, religieuse ou de genre ressort d'une vision pré-politique de l'espace civique en définissant comme prioritaire la nécessité de représenter la composition organique de la société dans telle ou telle institution ou profession. Elle enferme les individus dans leur « communauté », dont la philosophie républicaine prône au contraire l'autonomie civique et l'émancipation, et finit par nier les différences sociales internes à chaque « communauté ». Celles-ci s'avèrent pourtant, dans mon analyse, surplombantes par rapport aux variables identitaires dans le cas français, marqué par une grande exogamie ethnique, une grande liberté des mœurs mais une non moins grande endogamie sociale, qui est d'ailleurs en voie d'aggravation dans les lieux de pouvoirs (assemblées, médias, grandes écoles).
Vous en appelez à une « contre attaque républicaine » ? Concrètement, comment celle-ci pourrait-elle s'organiser ?
Je serai d'abord tenté de répondre qu'il faut des républicains pour mener une « contre-attaque républicaine », c'est-à-dire des citoyens, militants ou intellectuels, qui acceptent de prendre part à la bataille, de se heurter au politiquement correct et d'assumer la conflictualité inhérente au combat politique. Il n'est pas possible de se contenter de disserter sur la République sans jamais nommer ses adversaires, ses petites lâchetés et ses grandes compromissions. Il est également nécessaire d'articuler la réflexion institutionnelle et philosophique (la question des principes et des valeurs) avec la réflexion économique et les questions de politique internationale. Sans cette vision rénovée des configurations nationales et mondiales, il me semble difficile d'« inverser la vapeur ».
La priorité de ce courant devra être l'inscription dans la cohérence républicaine et nationale française afin d'imaginer des réponses audacieuses et réalistes aux enjeux sociaux et politiques qui se posent actuellement. A bien des égards, la situation sociale française est de nature pré-révolutionnaire : élites coupées du peuple, processus d'aggravation continue des inégalités, tendance croissante à railler les vertus du suffrage universel accusé de faire le lit du « populisme », enfermement autiste dans l'hyper-morale petite bourgeoise (antifascisme médiatique, immigrationnisme militant).
Sur le plan politique, il me semble qu'il faut construire des « lieux » (journaux, sites internet, instituts de formation, think tank, etc.) qui permettent au courant républicain civique de résister aux différentes offensives qui s'annoncent. Tel est le cadre, modeste mais nécessaire à une contre-attaque républicaine.
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Rédigé par Julien Landfried le Vendredi 27 Avril 2007 à 15:17
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