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Un essai de Julien Landfried, éd. Armand Colin, 196 pages, 18 euros, mars 2007
L'identité à la carte, Nicolas Guichardin, La Lettre de Bastille République Nations, n°29, p14, 2 avril 2007
« La critique des communautarismes, qui déchaînait sur ses auteurs, il y a peu encore, opprobre et procès en archaïsme, devient audible depuis que quelques éditorialistes en vogue l'ont reprise à leur compte. Mais leurs libelles, aussi tardifs, hélas ! qu'approximatifs, se contentent le plus souvent de prises de positions éruptives – dont il serait aisé d'établir qu'elles reviennent, in fine, à choisir un camp dans la mêlée confuse, plutôt qu'à rétablir fermement les exigences du républicanismes français.
A mille lieux des accomodements paresseux et des alliances à courte vue, l'ouvrage de Julien Landfried présente la situation actuelle avec la netteté requise, puisqu'il la mesure à l'aune des principes constitutionnels et philosophiques de notre pays. Autant dire que les pratiques ne cessent, depuis une quinzaine d'années, de s'en éloigner : « des professionbels de l'identité' ont eu tôt fait d'occuper l'espace laissé libre par la crise civique : entrepreneurs à la légitimité problématique, ils ont réussi à faire avancer de manière décisive les communautés' comme sujet politique ». L'auteur n'épargne aucun de ces groupes de pression, associations et autre lobbies communautaires - des petites entreprises qui naissent de la crise, en vivent et la confortent. Le rappel de leurs prétentions, rapportées au nombre de leurs adhérents, laisse forcément le lecteur interdit. Il serait aisé d'expliquer leur apparition par des causes civilisationnelles, aussi impalpables qu'inéluctables ; Julien Landfried s'en garde bien. Politique de part en part, ce phénomène navrant est imputable à des élites aussi pusillanimes qu'ignorantes de l'histoire nationale.
Car la nation française est une construction essentiellement politique, dont la pérennité est suspendue à la solidité des liens civiques. Outre qu'elle proscrit les mythes délétères du sang, elle exige une attention constante des gouvernants à l'intérêt général – compromise par les clientélismes ethnique, religieux, ou plus folklorique. Il ne s'agit certes pas, et l'auteur y insiste, de prôner la pulvérisation des corps intermédiaires, ni de réduire la vie sociale à un face-à-face glacial entre l'Etat et le citoyen. De toute façon, la République est une forme vide lorsque ses assises sociales et économiques vacillent, et que ses élus se content de vagues exhortations « citoyennes » au « vivre ensemble ». Manière, sans doute, d'effacer une société de luttes de classes, qu'on voudrait voir laisser la place à une « société de minorités victimaires ».
Les décisions publiques doivent donc, avant toute chose, prendre la mesure d'une dévastation qui s'atteste à tous les niveaux de la vie collective : « La politique de destruction délibérée des cadres collectifs de travail, des villes et des quartiers a contribué à atomiser radicalement les individus, dans le but de poursuivre le rêve ultra-libéral de grand marché sans entraves. En réduisant les capacités des individus à établir de liens de type fraternel, hors de toute contrainte, les politiques libérales qui ont affaibli les catégories populaires et plus globalement l'ensemble de la nation ont aussi réduit les capacités des collectifs de travail et de quartier à réguler la vie sociale des individus. »
Le constat est aussi radical que nécessaire. Peut-être gagnerait-il cependant à être articulé à d'autres considérations, tout aussi politiques, bien qu'apparemment plus lointaines. N'est-il pas raisonnable, en effet, de s'étonner de la conjonction entre cet état de fait et la dynamique d'intégration européenne ? Par exemple, la profusion de postes alloués aux « gender and cultural studies » (1), produits d'importation américaine aussi intraduisibles qu'étrangers aux usages universitaires français, ne se résume sans doute pas à un effet de mode. Car le caractère singulier de la pensée politique française, et des pratiques qu'elle continue malgré tout de nourrir, constitue un obstacle objectif au fédéralisme européen. La refonte des catégories politiques, dans l'entendement même des citoyens, est aussi urgente qu'impérative pour ceux qui entendent assurer la pleine convertibilité de nos institutions en droit communautaire. Si l'on y ajoute que les députés sont d'autant plus enclins au « sociétal » qu'ils se sont souverainement dessaisis de leurs véritables prérogatives notamment depuis le traité de Maestricht, on disposera peut-être d'une explication supplémentaire à l'étrange dévoiement de la politique. Une hypothèse qui ne devrait pas heurter l'auteur. En tout cas, on le suppose. »
1)Ces études portent sur les groupes que l'Université américaine considère comme « minoritaires » du fait de leur appartenance religieuse ou culturelle, de leurs pratiques sexuelles, ou simplement de leur sexe - ce qui revient à assimiler, soit dit en passant, les femmes à une minorité...
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A mille lieux des accomodements paresseux et des alliances à courte vue, l'ouvrage de Julien Landfried présente la situation actuelle avec la netteté requise, puisqu'il la mesure à l'aune des principes constitutionnels et philosophiques de notre pays. Autant dire que les pratiques ne cessent, depuis une quinzaine d'années, de s'en éloigner : « des professionbels de l'identité' ont eu tôt fait d'occuper l'espace laissé libre par la crise civique : entrepreneurs à la légitimité problématique, ils ont réussi à faire avancer de manière décisive les communautés' comme sujet politique ». L'auteur n'épargne aucun de ces groupes de pression, associations et autre lobbies communautaires - des petites entreprises qui naissent de la crise, en vivent et la confortent. Le rappel de leurs prétentions, rapportées au nombre de leurs adhérents, laisse forcément le lecteur interdit. Il serait aisé d'expliquer leur apparition par des causes civilisationnelles, aussi impalpables qu'inéluctables ; Julien Landfried s'en garde bien. Politique de part en part, ce phénomène navrant est imputable à des élites aussi pusillanimes qu'ignorantes de l'histoire nationale.
Car la nation française est une construction essentiellement politique, dont la pérennité est suspendue à la solidité des liens civiques. Outre qu'elle proscrit les mythes délétères du sang, elle exige une attention constante des gouvernants à l'intérêt général – compromise par les clientélismes ethnique, religieux, ou plus folklorique. Il ne s'agit certes pas, et l'auteur y insiste, de prôner la pulvérisation des corps intermédiaires, ni de réduire la vie sociale à un face-à-face glacial entre l'Etat et le citoyen. De toute façon, la République est une forme vide lorsque ses assises sociales et économiques vacillent, et que ses élus se content de vagues exhortations « citoyennes » au « vivre ensemble ». Manière, sans doute, d'effacer une société de luttes de classes, qu'on voudrait voir laisser la place à une « société de minorités victimaires ».
Les décisions publiques doivent donc, avant toute chose, prendre la mesure d'une dévastation qui s'atteste à tous les niveaux de la vie collective : « La politique de destruction délibérée des cadres collectifs de travail, des villes et des quartiers a contribué à atomiser radicalement les individus, dans le but de poursuivre le rêve ultra-libéral de grand marché sans entraves. En réduisant les capacités des individus à établir de liens de type fraternel, hors de toute contrainte, les politiques libérales qui ont affaibli les catégories populaires et plus globalement l'ensemble de la nation ont aussi réduit les capacités des collectifs de travail et de quartier à réguler la vie sociale des individus. »
Le constat est aussi radical que nécessaire. Peut-être gagnerait-il cependant à être articulé à d'autres considérations, tout aussi politiques, bien qu'apparemment plus lointaines. N'est-il pas raisonnable, en effet, de s'étonner de la conjonction entre cet état de fait et la dynamique d'intégration européenne ? Par exemple, la profusion de postes alloués aux « gender and cultural studies » (1), produits d'importation américaine aussi intraduisibles qu'étrangers aux usages universitaires français, ne se résume sans doute pas à un effet de mode. Car le caractère singulier de la pensée politique française, et des pratiques qu'elle continue malgré tout de nourrir, constitue un obstacle objectif au fédéralisme européen. La refonte des catégories politiques, dans l'entendement même des citoyens, est aussi urgente qu'impérative pour ceux qui entendent assurer la pleine convertibilité de nos institutions en droit communautaire. Si l'on y ajoute que les députés sont d'autant plus enclins au « sociétal » qu'ils se sont souverainement dessaisis de leurs véritables prérogatives notamment depuis le traité de Maestricht, on disposera peut-être d'une explication supplémentaire à l'étrange dévoiement de la politique. Une hypothèse qui ne devrait pas heurter l'auteur. En tout cas, on le suppose. »
1)Ces études portent sur les groupes que l'Université américaine considère comme « minoritaires » du fait de leur appartenance religieuse ou culturelle, de leurs pratiques sexuelles, ou simplement de leur sexe - ce qui revient à assimiler, soit dit en passant, les femmes à une minorité...
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Rédigé par Julien Landfried le Mercredi 04 Avril 2007 à 22:41
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